dimanche, 20 mai 2012|
 

La logique pakistanaise

Que vous évoque le mot « Pakistan » ? Islamisme (terme qui ne signifie pas grand chose à mon sens , en tout cas pas plus que christianisme, catholicisme, judaïsme, hindouisme etc…), terrorisme, femmes maltraitées, bombe atomique, barbus, talibans… En somme rien de bon. Du pain béni pour les islamophobes éclairés qui retrouvent, dans ce pays, tous les ingrédients pour mitonner leurs recettes xénophobes.

L’exécution de Ben Laden à Abbottabad, une ville garnison non loin d’Islamabad a remis le Pakistan sur le devant de la scène internationale. Il est très difficile de se prononcer avec certitude sur le fait d’affirmer ou d’infirmer l’aide du gouvernement pakistanais aux américains dans la liquidation de Ben Laden, même si les « officiels » s’en défendent vigoureusement. Mais si la vérité est bien celle-là, les américains ont donc sciemment violé la souveraineté Pakistanaise.

Pour comprendre ce pays il faut d’abord renoncer à l’approche binaire qui domine aujourd’hui dans les relations internationales. Le « bien » contre le « mal », « eux » contre « nous ». Et aussi replacer les choix politiques du Pakistan dans leur contexte et l’histoire de ce pays. Cela nous ramène fatalement vers les conséquences du colonialisme britannique.

Piqure de rappel

Le Pakistan est, avec l’Inde, l’un des États créés de la partition des Indes britanniques en 1947. Le 15 août 1947, le Pakistan devient un État indépendant et souverain. Mais à cette date l’avenir de l’État du Jammu-Cachemire est encore incertain. Les 78 % de musulmans qui constituent la population de cet état sont placés sous l’autorité du mahârâja hindou, Hari Singh qui recourt à l’Inde pour repousser des incursions de tribus pakistanaises appuyées par la population locale. Le 26 octobre 1947, le Jammu-Cachemire est rattaché à l’Inde au grand dam du Pakistan. Ici débute le cocktail explosif qui n’a pas encore fini d’alimenter le conflit indo-pakistanais toujours non résolu au jour d’aujourd’hui.

La politique pakistanaise

Le Pakistan est un allié majeur des Etats-Unis dans la « lutte contre le terrorisme ». Lui même confronté à des troubles internes dus à des erreurs de stratégie et de choix critiquables au nom de gains à court terme. Le Pakistan, pour des raisons politiques et économiques n’avait pas d’autres choix que de lutter au côté des USA. En théorie l’OTAN et les américains mènent la guerre en Afghanistan, et les pakistanais traquent al qaida et détruisent ses bases arrières au Pakistan. Mais voilà la réalité est tout autre. Les pakistanais semblent jouer double jeu, d’une part ils luttent au côté des américains contre « les mouvances terroristes », et d’autre part, il semblerait qu’ils arment d’autres « mouvances terroristes » pour lutter contre les armées occupantes en Afghanistan pour éviter que ce pays tombent dans le giron de l’Inde très actif sur place. Les intérêts américains ne sont pas forcément ceux des pakistanais, et les USA le savent parfaitement, mais font avec.

Pourquoi ce double jeu pakistanais ? Ce pays peut-il faire autrement ? Il ne peut y avoir une stabilisation de l’Afghanistan sans une solution au conflit indo-pakistanais. Les deux conflits sont liés, imbriqués l’un dans l’autre. L’Inde et le Pakistan se sont toujours opposés, depuis 1947 sur le Cachemire, aujourd’hui l’Afghanistan est leur nouveau champ de bataille. Les décideurs Pakistanais ont toujours considéré comme vital, pour des raisons économiques et sécuritaires, un pouvoir Afghan favorable à leurs intérêts.

Et inversement, un Afghanistan acquis à l’Inde serait le pire scénario qui soit pour le Pakistan. Il serait pris en tenaille entre deux voisins hostiles sur son flanc est et ouest. Inimaginable pour ce pays. Il en va de son existence. D’où son ingérence en Afghanistan pour interférer dans une politique, actuellement, acquise à l’Inde. Pour ce faire, les « services pakistanais » maintiennent des liens étroits avec les parties prenantes de la crise, y compris et surtout avec les talibans afghans considérés comme une carte maîtresse dans leur dispositif. S’ils ont contribué à l’ affaiblissement des réseaux d’al qaida (à la demande des américains), ils ont par contre toujours rechigné à s’attaquer aux talibans afghans et à leurs bases arrières au Pakistan.

L’Inde tisse sa toile

L’Inde, elle, a tout intérêt à peser dans la politique afghane pour étrangler économiquement le Pakistan, et l’encercler militairement. La classe dirigeante indienne serait favorable à une présence militaire indienne en Afghanistan. Un journaliste indien résumait parfaitement cette pensée : « un engagement militaire en Afghanistan déplacerait le champ de bataille loin du Cachemire et du continent indien. Viser la base des islamistes sera une immense amélioration des opérations anti-terroristes de l’Inde, en particulier au Cachemire, tant militairement que psychologiquement ». Et insiste pour que l’armée indienne opère indépendamment en Afghanistan, s’affranchissant par là de la tutelle américaine, ce qui permettrait au « forces américaines et indiennes de se concentrer sur les provinces limitrophes du Pakistan ». Les motivations indiennes consistent à couper l’herbe sous les pieds des pakistanais et les isoler plus que jamais.

La machine indienne est déjà en marche. L’Inde a déjà investi plus de 1,2 milliard de dollars dans la reconstruction de l’infrastructure du pays, ce qui comprend des centrales électriques, formation des fonctionnaires, des policiers afghans… Grâce à ces aides de développement, l’Inde gagne les cœurs, et prend soin de distancer et d’ostraciser son ennemi de toujours. Elle a achevé la construction d’une autoroute qui rend possible le transport de marchandises de l’Iran à Kaboul, une nouvelle voie terrestre contournant le Pakistan. Mais des discussions trilatérales entre l’Inde, l’Afghanistan et l’Iran sont en cours à propos de routes vers l’Asie centrale.

L’Inde s’active à fédérer d’autres États autour de projets économiques tout en prenant soin d’exclure le Pakistan. La construction d’une ligne de chemin de fer est également prévue vers l’Iran pour acheminer les marchandises et s’ouvrir davantage vers l’Asie centrale. Tout ces projets ne sont évidemment pas perçus d’un bon œil par Islamabad d’autant que 37% du commerce international afghan se fait avec le Pakistan.

En plus de son ambassade à Kaboul, l’Inde a ouvert quatre consulats en Afghanistan, alors que le nombre d’indiens vivant sur le territoire afghan est estimé à, environ, 4000 personnes. Le gouvernement pakistanais soupçonne l’Inde d’utiliser ces consulats pour s’impliquer dans le conflit séparatiste au Balouchistan, territoire pakistanais.

Le pouvoir pakistanais et les talibans

Les pakistanais ont toujours soutenu les talibans, et ceci dès leur apparition sur la scène afghane au cours des années 1990. D’ailleurs ce sont ces mêmes forces qui ont été armées par la CIA pour combattre les soviétiques. Après la défaite de l’URSS, les pakistanais ont toujours continué à maintenir des contacts. Ce soutien s’explique par le fait, d’une part de sécuriser l’Afghanistan afin de développer le commerce avec les républiques d’Asie centrale notamment la construction d’un pipeline devant amener du pétrole au port pakistanais de Gwadar ; et d’autre part, de disposer d’une profondeur stratégique face à l’Inde. Les talibans afghans sont perçus comme une sorte de digue qui consiste à retenir l’influence indienne, l’objectif impératif étant de ne pas se laisser enclaver par l’Inde. Force est de constater que l’Inde avance ses pions dans ce sens là.

Pour endiguer l’influence indienne, les pakistanais ont tout intérêt à ce que les forces de l’OTAN ne parviennent ni à stabiliser ni à pacifier l’Afghanistan. Pour ce faire, ils actionnent les leviers dont ils disposent, c’est à dire les groupes armés afghans. La chute des talibans est une aubaine pour l’Inde, pour qui ce régime était une anomalie historique, du fait du patrimoine culturel commun qu’ont partagé l’Inde ancestrale et l’Afghanistan. L’Inde a toujours œuvré en sous-main pour faire tomber les talibans. Elle soutenu l’Alliance du Nord dirigée par le commandant Ahmed Chah Massoud, et a aidé les USA à envahir l’Afghanistan en fournissant des renseignements.

L’influence grandissante de l’Inde n’est pas du goût des américains non plus. Le principal chef militaire américain en Afghanistan a évoqué le risque d’exacerbation des tensions régionales dues à une influence importante de l’Inde sur l’Afghanistan ; et que cela « encouragera le Pakistan à des contre-mesures en Afghanistan ou en Inde ».

Mais les américains ont besoin de l’Inde à leur côté en tant que contrepoids à l’ascension de la Chine, et du Pakistan dont ils dépendent aussi bien au niveau du soutien logistique que militaire. Ajoutez à cela que le Pakistan fait parti des « Next Eleven » qui regroupe les pays susceptibles de devenir les plus importantes économies mondiales au cours du XXIe siècle avec le BRIC (Brésil, Russie, Inde et Chine). Les USA ont intérêt à garder de bonnes relations avec l’Inde comme avec le Pakistan.

Perspectives chinoise

Après cette « affaire Ben Laden », Islamabad va revoir sa stratégie diplomatique pour desserrer l’étau américain. De 2002 à 2011 les américains ont déboursé environ 14 milliards d’euros pour aider le Pakistan. Selon l’opinion et la classe politique pakistanaises les USA sont jugés ingrats voire méprisants au regard des « sacrifices » consentis par les Pakistanais. Islamabad a une alternative aux USA qu’est la Chine. La Chine sera-t-elle le pays qui engrangera les bénéfices de la mort de Ben Laden ?

Le Pakistan et la Chine entretiennent de bonnes relations diplomatiques, ce sera l’occasion de les resserrer et de s’affranchir partiellement des américains. Depuis une dizaine d’années la Chine a renforcé sa présence au Pakistan. Elle a construit le port de Gwadar au Balouchistan, un accès à la mer d’Arabie afin de sécuriser ses approvisionnements énergétiques. Les deux pays ont également un programme commun dans le développement d’un avion de chasse, et la Chine a renforcé sa coopération nucléaire civile pour faire contrepoids à la coopération nucléaire indo-américaine. Le traitement médiatique est très déséquilibré, tous les critiques sont focalisées sur le Pakistan alors qu’un silence « assourdissant » couvre l’Inde et ses agissements. Cette désinformation présente le Pakistan comme un état complice des terroristes afghans. Mais peut on être désigné comme terroriste quand on a pris les armes pour chasser l’envahisseur de son pays ?

Source : Al-Har.fr


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